
Jean-Marc Lehu est cité dans plusieurs billets de ce blog et pour cause, c'est un de mes gourous, un prof dont on n'oublie pas l'intelligence. Il publie ses bouquins en rafale : un an, un livre (au mini). Son dernier livre vient de sortir :
"La publicité est dans le film : placement de produits et stratégie de marque au cinéma, dans les chansons, dans les jeux vidéo..." A cette occasion, Jean-Marc m'a fait le plaisir d'accepter une interview en 5 questions. Enjoy.
Quelles sont les idées phares de ce livre ?
L'audience media classique est en chute libre
dans les pays développés, d'où une préoccupation
majeure pour les annonceurs. A cela trois raisons
essentielles. D'une part, l'évolution du
consommateur beaucoup moins naïf à l'égard de la
communication publicitaire traditionnelle et plus
distant à propos de la nature réelle de son
message. D'autre part, l'explosion de l'offre
media classique (accès simple et souvent peu
coûteux à de multiples chaînes de télévision,
stations de radio, supports de presse...) et de
l'évolution des modes de vie (cellule familiale
traditionnelle modifiée, temps de travail
recomposé, nomadisme, temps croissant passé sur
l'Internet...). Résultat : une extraordinaire
fragmentation de l'audience accompagnée de sa
dispersion. Le branded entertainment
(communication de la marque dans un contexte de
diverstissement), dont le placement de produits
est l'une des principales représentations, peut
alors permettre à une marque ou à un produit de
renouer le contact avec ce consommateur volatil,
dans un cadre moins commercial, ou perçu comme
tel. Le but de ce livre qui est très orienté Ã
dessein sur ce qui se fait outre-atlantique, est
d'attirer l'attention de l'annonceur français
potentiel sur les nombreuses évolutions récentes
de cette technique de communication, afin de
pouvoir en faire bénéficier leurs marques. Or, Ã
l'heure où nous parlons, l'Europe par la voix du
Commissaire Viviane Reding est lui-même en train
de repenser la Directive Télévision sans
Frontière de 1989, afin notamment de tenir compte de ces évolutions.
Un exemple de placement de produit intelligent (stratégie adoptée, mise en application, coût, résultat, ...) ?
Tout dépend de ce que vous entendez par
"intelligent". Les exemples pertinents sont -
heureusement - de plus en plus nombreux dès lors
que les annonceurs sont amenés à travailler très
en amont avec la production cinématographique,
dans le cas d'un placement dans un film par
exemple. Cela permet de s'éloigner du simple
"placement" pour parvenir à intégrer au mieux le
produit ou la marque dans l'histoire.
L'apparition de vraies marques automobiles BMW,
Cadillac, Chevrolet, Corvette, Dodge, Ferrari,
Fiat, Hummer, Jaguar, Jeep, Lincoln, Mack,
Mercury, Plymouth, Porsche et Volkswagen
notamment, dans le film d'animation, Cars (2006),
de John Lasseter apporte beaucoup au réalisme. Le
bon placement est celui que l'on ne remarque pas
consciemment ou qui paraît tellement logique
qu'il est accepté voire apprécié comme tel. Pour
jouer la carte du contre-courant, je citerai ici
l'exemple souvent critiqué des James Bond. Pour
le livre, j'ai souhaité donner la parole Ã
Jean-Patrick Flandé, réel expert en matière de
placement de produits au cinéma, et qui s'occupe
justement des aventures de l'agent 007. A chaque
sortie d'un nouvel épisode, nombre de voix
s'empressent de critiquer l'apparition de telle
ou telle marque, de tel ou tel produit. Pourtant,
si vous interrogez le consommateur ordinaire, il
est souvent bien en peine de citer deux ou trois
marques, voire simplement une marque. Tout agent
exceptionnel soit-il, James Bond est sensé
évoluer dans un univers le proche possible de la
réalité pour être le plus crédible possible, a
fortiori aujourd'hui où il doit lutter avec de
nouveaux héros moins stéréotypés et plus
"accessibles". Nous vivons dans un univers de
marques au quotidien. Si demain, James Bond
évoluait dans un univers aseptisé où aucun
produit et aucune marque ne serait identifiable,
le spectateur trouverait cela étrange, sans
nécessairement savoir dire pourquoi. Maintenant,
de là à parler de résultats... Le résultat
essentiel qui est recherché par les annonceurs
est celui de la notoriété de la marque et si
possible de son image. Vouloir utiliser le
placement de produits dans le but systématique de
faire croître les ventes, c'est miser sur une
crédulité du spectateur / consommateur qui n'est
plus de mise. De nombreux cas anecdotiques sont
souvent évoqués avec des pourcentages à faire
pâlir d'envie n'importe quel marketer. Mais ce
sont des cas exceptionnels pour lesquels de
surcroît, il n'a jamais pu être parfaitement
isolé le rôle du placement de produits, par
rapport à celui d'autres vecteurs de
communication parallèles, ainsi que l'influence
ou non de l'univers concurrentiel à ce moment là .
Quant au coût, il n'y a aucune règle, si ce n'est
qu'environ un tiers des placements au cinéma
donne lieu à un paiement direct, les deux autres
tiers sont fondés sur un échange marchandises. Et
quelques placements demeurent totalement
gratuits. Parce que le réalisateur apprécie la
marque, parce que le scénario exigeait tel
produit, parce que la marque est passée dans le champ de la caméra...
Un exemple de placement de produit raté (stratégie adoptée, mise en application, coût, résultat, ...) ?
Permettez-moi de botter en touche pour cette
question et de laisser les internautes visiteurs
de marketingrama.com se faire leur propre idée.
Il est certain qu'ils auront tous en tête -
malheureusement - de nombreux exemples, passés et
récents. Le placement raté est l'inverse du
précédent. Autrement dit celui que l'on remarque
parce qu'il ne paraît pas naturel et/ou parce que
sa proéminence à l'écran est particulièrement
exagérée et qu'elle pollue alors la scène. Le
logo d'une automobile sur lequel la caméra va
longuement s'arrêter alors même parfois que
l'action continue par ailleurs (!) ; tel acteur
qui semble s'être senti "obligé" de mentionner un
nom de marque dans sa réplique (à plusieurs
reprises parfois) alors que cela n'apporte
absolument rien à l'histoire ; des personnages
qui paraissent étrangement figés à l'occasion
d'une scène parce qu'une marque figure en arrière
plan... Triste pour le film. Triste pour le
metteur en scène. Triste pour la marque ou le produit !
Les règles d'or du placement de produit ?
La question est intéressante, mais s'il existait
des règles d'or, il n'y aurait jamais plus de
"mauvais" placements de produits ou de marques au
cinéma... Dans le livre, je tente de lister d'une
part les facteurs conditionnant le coût d'un
placement et d'autre part, les points Ã
considérer lors de l'établissement d'un contrat.
Ces check-lists; établies à la suite d'échanges
avec les professionnels du secteur, ne
revendiquent pas l'exhaustivité bien sûr, mais
simplement les bases qu'il convient de respecter
pour limiter les risques d'échec. A leur lecture,
on se rend vite compte de ce qui à l'évidence n'a
pas été respecté dans tel ou tel exemple de
placement, que l'on a pu voir au cinéma
récemment. Le seul principe fondamental auquel il
convient de ne pas déroger est celui de
l'intégration de marque. La technique du
placement de produits n'a d'intérêt que si
justement l'intérêt est partagé entre les
professionnels du cinéma et ceux de la marque. En
d'autres termes, le but est de pouvoir réfléchir
le plus en amont possible sur les différents
produits et marques qui pourraient s'intégrer
dans le scénario. En s'offrant une véritable
place dans le scénario, la marque se crée un
accès à l'attention consciente ou non du
spectateur, et même dans certains cas à son
appréciation. Or, il n'est pas besoin d'un
discours dithyrambique de l'acteur ou de
l'actrice principal en faveur du produit pour
qu'il séduise le consommateur. Encore une fois,
accordons-lui un peu de maturité et de
perspicacité et l'image de la marque s'en
trouvera grandie. Il importe juste que
l'apparition de ladite marque ou du produit soit
cohérente et logique par rapport au contexte de
l'histoire, aux personnages et tout simplement
par rapport à la scène concernée. Cette "clé"
entrouvrant la porte de la réussite de
l'opération peut paraître simple mais,
concrètement, elle signifie l'implication de
nombreux intervenants, du producteur aux acteurs,
en passant bien sûr par le metteur,
l'accessoiriste... d'une part et d'autre part un
marketer et son éventuel agent réellement
impliqués eux aussi de savoir de quelle manière la marque sera intégrée.
Les critères de contrôle du ROI ?
Il n'est pas de bon marketing qui ne puisse
présenter des résultats chiffrés, dit-on...
Pourtant, les indicateurs de la performance et du
ROI disponibles ne sont pas toujours pertinents,
ou en tout cas d'une précision suffisante pour
permettre une attribution sans faille à telle ou
telle variable de x% de progression du chiffre
d'affaires. Aujourd'hui pourtant, plusieurs
entreprises (iTVX, Nielsen Media Research avec
Place*Views database et Nielsen BuzzMetrics, IAG
Research avec In-Program Performance Service,
Intelliseek, Brand Advisors et TNS Media
Intelligence avec Branded Entertainment Reporting
Service...) proposent des solutions adaptées au
placement de produits dans les films et à la
télévision. La plupart de ces outils sont
performants pour identifier un score de notoriété
ou d'image, ou même calculer un équivalent grp.
Mais lorsqu'il s'agit de déterminer un impact sur
les ventes de tel ou tel bien, leurs limites sont
naturellement vite atteintes. Hors de question de
leur jeter pour autant la pierre, le consommateur
moderne multifacette surinformé génère de plus en
plus un processus de décision d'achat par trop
complexe, pour pouvoir isoler la stricte
influence de l'impact d'un placement de produits.
En fait, cette question en appelle une autre. Le
placement de produits est-il la solution miracle
à la fragmentation que nous évoquions au début de
cet entretien. La réponse est non naturellement.
Le branded entertainment est un vecteur de
communication complémentaire, bénéficiant de
nombreux atouts certes. Mais il ne saurait en
aucun cas prétendre à remplacer tous les autres.
Le seul double conseil à son sujet est d'une part
de toujours préserver l'image de la marque, et
d'autre part de veiller à l'utiliser avec respect
du support et du consommateur, afin qu'il puisse
être longtemps encore l'un des modes d'expression
de la marque et de ses produits.
Jean-Marc, merci pour vos riches éclaircissements sur le placement de produit
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